LA RAGE

Publié le par Eliane Roi

Par Claude Baniam (pseudonyme), psychologue à l'hôpital de Mulhouse

24 mars 2020 à 18 h :

Un psychologue de l'hôpital de Mulhouse crie sa révolte

contre ceux qui ont détruit le système de santé au nom des

restrictions budgétaires. Une fois la pandémie passée,

ceux-là mêmes rendront des comptes.

J'ai la rage


Par Claude Baniam (pseudonyme), psychologue à l'hôpital de Mulhouse
24 mars 2020 à 18 h :


Un psychologue de l'hôpital de Mulhouse crie sa révolte
contre ceux qui ont détruit le système de santé au nom des
restrictions budgétaires. Une fois la pandémie passée,
ceux-là mêmes rendront des comptes.
Tribune. Je suis en colère et j’ai la rage, quand ils défilent dans les médias, montrent leur
trogne à la télévision, font entendre leur voix parfaitement maîtrisée à la radio, livrent leur
discours dans les journaux. Toujours pour nous parler d’une situation dont ils sont un facteur
aggravant, toujours pour pérorer sur la citoyenneté, sur le risque de récession, sur les
responsabilités des habitants, des adversaires politiques, des étrangers… Jamais pour nous
présenter leurs excuses, implorer notre pardon, alors même qu’ils sont en partie
responsables de ce que nous vivons.
Je suis en colère et j’ai la rage, car en tant que psychologue dans l’hôpital le plus touché,
celui de Mulhouse, je vois toute la journée des dizaines de personnes arriver en urgence
dans nos locaux, et je sais que pour une bonne partie d’entre elles, elles n’en ressortiront
pas vivantes, souriantes, insouciantes, comme ce pouvait être le cas il y a encore deux
semaines.
Je suis en colère et j’ai la rage, car je sais que ces personnes, ces êtres vivants, ces frères et
soeurs, pères et mères, fils et filles, grands-pères et grands-mères, mourront seules dans un
service dépassé, malgré les courageux efforts des soignants ; seules, sans le regard ou la
main de ceux et celles qui les aiment, et qu’ils aiment.
Je suis en colère et j’ai la rage, devant cette situation folle qui veut que nous laissions nos
aînés, nos anciens, ceux et celles qui ont permis que notre présent ne soit pas un enfer, ceux
et celles qui détiennent un savoir et une sagesse que nul autre n’a ; que nous les laissions
donc mourir par grappes dans des maisons qui n’ont de retraite que le nom, faute de
pouvoir sauver tout le monde, disent-ils.
Le deuil impossible des familles
Je suis en colère et j’ai la rage, en pensant à toutes ces familles qui vivront avec la terrible
douleur d’un deuil impossible, d’un adieu impossible, d’une justice impossible. Ces familles
auxquelles on ne donne pas accès à leur proche, ces familles qui appellent sans cesse les
services pour avoir des nouvelles, et auxquelles aucun soignant ne peut répondre, trop
occupé à tenter une intervention de la dernière chance. Ces familles qui sont ou pourraient
être la nôtre…
Je suis en colère et j’ai la rage, quand je vois mes collègues soignants se battre, tous les
jours, toutes les minutes, pour tenter d’apporter de l’aide à toutes les personnes qui se
retrouvent en détresse respiratoire, y perdre une énergie folle, mais y retourner, tous les
jours, toutes les minutes. Je suis en colère et j’ai la rage, devant les conditions de travail de
mes collègues brancardiers, ASH, secrétaires, aides-soignants, infirmiers, médecins,
psychologues, assistants sociaux, kinés, ergothérapeutes, cadres, psychomotriciens,
éducateurs, logisticiens, professionnels de la sécurité… car nous manquons de tout, et
pourtant, il faut aller au charbon.
Je suis en colère et j’ai la rage, car, lorsque je me rends à mon travail, et lorsque j’en pars, je
croise en quelques minutes trois ou quatre véhicules d’urgence, transportant une personne
pleine de l’espoir d’être sauvée… Comment ne pas avoir confiance dans nos hôpitaux ? Ils
sont à la pointe, ils sont parfaitement en état de fonctionner, de protéger, de guérir… et
pourtant, combien de ces ambulances mènent leur passager vers leur dernier lieu ? Combien
de ces parents refranchiront la porte sains et saufs ?
Je suis en colère et j’ai la rage, car cela fait des années que nous crions notre inquiétude,
notre incompréhension, notre dégoût, notre mécontentement, devant les politiques de
santé menées par les différents gouvernements, qui ont pensé que l’hôpital était une
entreprise comme une autre, que la santé pouvait être un bien spéculatif, que l’économie
devait l’emporter sur le soin, que nos vies avaient une valeur marchande.
Je suis en colère et j’ai la rage quand je constate que nos services d’urgences demandent de
l’aide depuis si longtemps,
quand je pense que les personnes qui arrivent avec le Samu
posent leur regard (souvent le dernier sur l’extérieur) sur ces banderoles disant «URGENCES
EN GRÈVE», qu’elles se trouvent face à des médecins traitants à la retraite du fait du départ
des urgentistes, ces spécialistes de l’urgence qui seraient tant nécessaires en ces jours
sombres…
De l’exploitation des étudiants infirmiers
Je suis en colère et j’ai la rage devant la manière dont on exploite nos étudiants en soins
infirmiers ou aides-soignants, qui se retrouvent à faire des travaux d’une dureté que je ne
souhaiterais pas à mon pire ennemi, qui, a à peine 20 ans, doivent mettre les corps de nos
morts dans des sacs mortuaires, sans préparation, sans soutien, sans qu’ils et elles aient pu
se dire volontaires. Pourquoi demander ? Cela fait partie de leur formation, voyons ! Et ils
devraient s’estimer heureux, ils reçoivent une gratifica@on de quelques centaines d’euros, vu
qu’ils interviennent en tant que stagiaires.
Je suis en colère et j’ai la rage, car la situation actuelle est le fruit de ces politiques, de ces
fermetures de lits comme ils aiment le dire, oubliant que sur ces lits, il y avait des humains
qui en avaient besoin, de ces putains de lits ! De ces suppressions de postes, parce qu’un
infirmier, c’est cher, ça prend de la place sur le budget prévisionnel ; de ces externalisations
de tous les métiers du soin, puisqu’un ASH en moins dans les chiffres du nombre de
fonctionnaires, c’est toujours un fonctionnaire en moins dont ils peuvent s’enorgueillir.
Je suis en colère et j’ai la rage, car celles et ceux qui sont au boulot tous les jours, malgré la
peur ancrée au ventre, peur d’être infecté, peur de transmettre le virus aux proches, peur de
le refiler aux autres parents, peur de voir un collègue sur le lit de la chambre 10 ; celles-ci et
ceux-là se sont fait cracher dessus pendant des années dans les discours politiques, se sont
retrouvés privés de leur dignité lorsqu’on leur demandait d’enchaîner à deux professionnels
tous les soins d’un service en quelques minutes, bousculés dans leur éthique et leur
déontologie professionnelle par les demandes contradictoires et folles de l’administration. Et
aujourd’hui, ce sont ces personnes qui prennent leur voiture, leur vélo, leurs pieds, tous les
jours pour travailler malgré le risque continu d’être frappées par le virus, alors que ceux qui
les ont malmenés sont tranquillement installés chez eux ou dans leur appartement de
fonction.
Je suis en colère et j’ai la rage, parce qu’aujourd’hui, mon hôpital fait face à une crise sans
précédent, tandis que celles et ceux qui l’ont vidé de ses forces sont loin. Parce que mon
hôpital a été pris pour un putain de tremplin pour des directeurs aussi éphémères
qu’incompétents qui ne visaient que la direction d’un CHU et qui sont passés par Mulhouse
histoire de prouver qu’ils savaient mener une politique d’austérité bête et méchante… Parce
que mon hôpital a été la cible d’injonctions insensées au nom d’une obscure certification,
pour laquelle il semblait bien plus important de montrer une traçabilité sans faille plutôt
qu’une qualité de soin humain.
Parce qu’en gros, mon hôpital ne fut rien de plus qu’un cobaye pour des administrateurs
dont seule l’auto-valorisation égoïste avait de l’importance. Parce qu’au-delà de mon
hôpital, ce sont les personnes qui y sont accueillies qui ont été considérées comme des
valeurs négligeables, des chiffres parmi d’autres, des variables sur la ligne
recettes/dépenses. Parce que dans l’esprit bêtement comptable de la direction générale de
l’organisation des soins, patients et soignants sont tous dans le même panier d’un
management des plus écoeurants…
Les premiers de cordée et leur respirateur
Je suis en colère et j’ai la rage, quand je me souviens des premiers de cordée censés tenir
notre pays, censés être le fer de lance de notre pays, censés nous amener, nous, petites
gens, vers des sommets ; et que ce sont ces petites gens, ces caissières de supermarché, ces
éboueurs dans nos rues, ces ASH dans nos hôpitaux, ces agriculteurs dans les champs, ces
manutentionnaires amazone, ces routiers dans leurs camions, ces secrétaires à l’accueil des
institutions, et bien d’autres, qui permettent aux habitants de continuer de vivre, de se
nourrir, de s’informer, d’éviter d’autres épidémies… Pendant que les premiers de cordée
lorgnent leur respirateur artificiel personnel, le prospectus de la clinique hi-tech dernier cri
qui les sauvera au cas où, regardent les fluctuations de la Bourse comme d’autres comptent
les cadavres dans leur service.
Je suis en colère et j’ai la rage envers ces hommes et ces femmes politiques qui n’ont eu de
cesse de détruire notre système social et de santé, qui n’ont eu de cesse de nous expliquer
qu’il fallait faire un effort collectif pour atteindre le sacro-saint équilibre budgétaire (à quel
prix ?) ; que «les métiers du soin, c’est du sacrifice, de la vocation»… Ces politiques qui
aujourd’hui osent nous dire que ce n’est pas le temps des récriminations et des accusations,
mais celui de l’union sacrée et de l’apaisement… Sérieux ? Vous croyez vraiment que nous
allons oublier qui nous a mis dans cette situation ? Que nous allons oublier qui a vidé les
stocks de masques, de tests, de lunettes de sécurité, de solutions hydro-alcooliques, de surchaussures,
de blouses, de gants, de charlottes, de respirateurs (de putain de respirateurs
tellement primordiaux aujourd’hui) ? Que nous allons oublier qui nous a dit de ne pas nous
inquiéter, que ce n’était qu’une grippe, que ça ne passerait jamais en France, qu’il ne servait
à rien de se protéger, que même pour les professionnels, les masques, c’était too much ?
Que nous allons oublier l’indifférence et le mépris pour ce qui se passait chez nos soeurs et
nos frères chinois, chez nos soeurs et nos frères iraniens, chez nos soeurs et nos frères
italiens, et ce qui se passera sous peu chez nos soeurs et nos frères du continent africain et
chez nos soeurs et nos frères latino-américains ? Nous n’oublierons pas ! Tenez-le-vous pour
dit…
Je suis en colère et j’ai la rage, car je vis depuis une semaine avec cette satanée boule dans la
gorge, cette envie de me prostrer, de pleurer toutes les larmes de mon corps, quand j’écoute
la détresse et la souffrance de mes collègues, quand ils et elles me parlent du fait de ne pas
pouvoir embrasser leurs enfants parce que personne ne peut être sûr de ne pas ramener le
virus, lorsque s’expriment les moments de craquage dans la voiture avant et après la journée
de travail, quand je pense aux ravages à venir, psychiquement parlant, lorsque tout ça sera
derrière nous, et qu’il y aura le temps de penser…
Je suis en colère et j’ai la rage, mais surtout un désespoir profond, une tristesse infinie…
Je suis en colère et j’ai la rage, et je ne peux pas les laisser sortir pour le moment. Elles se
tapissent au fond de mon âme, me consumant à petit feu. Mais sous peu, une fois que ce
sera calme, je les laisserai jaillir, cette colère et cette rage, comme tous ceux et toutes celles
qui les ont enfouies. Et croyez-moi, ce moment viendra. Elles flamberont, et nous exigerons
justice, nous demanderons des comptes à tous ceux qui nous ont conduits dans ce mur
terrible. Sans violence. A quoi bon ? Non, avec une humanité et une sagesse dont ils sont
dépourvus. Entendez-vous cette petite musique ? Celle qui se murmure tout bas mais qui
monte en puissance ? Ce refrain des Fugees : «Ready or not, here I come ! You can hide !
Gonna find you and take it slowly !» Nous arrivons…

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